Chantier ouvert au public - S2
de la peur à l’élan ; un lancement inopiné ; phase S
Voila longtemps que j’ai des projets qui me tiennent a coeur dans un tiroir, et que je remet a plus tard. La dernière fois que je me suis lancé, il y a cinq ans, à la fin de mes études, je suis parti avec un sac à dos et une boîte de peinture, vivre enfin de ce que j’aimais, plein d’idéal et d’enthousiasme. J’ai fini en burn-out, dégoûté de la peinture et mon rêve déçu.
Cette lettre raconte pourquoi je rouvre ce chantier ; et ce que ces deux semaines m’ont appris sur ce qui, vraiment, m’empêche de me lancer : la peur.
Bonjour à toustes, j’espère que vous allez pour le mieux.
Merci pour vos retours sur les dernières lettres ; l’un d’eux revient : c’est long, ça manque de hiérarchie, on s’y perd. C’est juste. Alors j’expérimente : plus court, l’essentiel d’abord. Dites-moi si c’est mieux.
Pour qui monte en route : cette infolettre documente la phase S, lancer mes projets, en vrai, en public. On dit « build in public » ; je cherchais un équivalent français, et il était sous mon nez depuis le début, de notre métier : un chantier ouvert au public.
L’intention ? Partager les apprentissages pendant qu’ils arrivent, pas une fois le bâtiment livré ; rester élève en transmettant ; se mettre à hauteur du quotidien, parce que les problèmes que je rencontre sont sans doute aussi les vôtres. Les nôtres. Ouvrir le partage d’expérience, créer du lien autour de nos problèmes. Partager un processus, la cuisine dans les coulisses.
Infos communauté (APB)
Passation de l’asso à la rentrée. Un rendez-vous sera bientôt annoncé pour proposer un nouveau bureau de l’asso des alumni de l’ENSAPB. Et je me demande quel est ton besoin numéro un en ce moment ? (2 min pour répondre + proposer tes questions/remarques). L’idée est simple : construire le programme de l’asso depuis vos besoins réels. Votre retour sera précieux <3
L’annuaire, rappel. En septembre, je présenterai la réponse à l’appel d’offres de l’école pour l’annuaire des alumni. En résumé : un annuaire vivant plutôt qu’une liste morte ; une infrastructure technique volontairement simple et économe, pour mettre le budget sur l’humain : une facilitation et une animation professionnelles au sein de la communauté. Favoriser l’entraide, créer du lien entre les générations, assurer une présence des ancien·nes à l’école (mentorat, codev, entraide) ; et à terme, si le produit est bon, un modèle économique qui permette au projet de vivre sans dépendre d’une subvention. Le détail est dans le document de proposition, pour qui veut creuser. La trame collective continue de se tisser, en fond, pendant que chacun·e avance sur ses chantiers.
La peur et l’élan - et pourquoi je vous raconte tout ça
Reprenons l’histoire. En sortant des études, je suis parti en Corse, rejoindre mon amoureuse de l’époque, peindre. J’appelais ça résoudre ma crise existentielle : gagner ma vie en indépendant, faire quelque chose que j’aime, aller voir le monde.
Mais ça ne s’est pas passé comme dans le rêve. J’avais tellement idéalisé la chose, je voulais faire les choses en grand, que ça marche, que ça se voie - et être reconnu pour ça. Je me suis mis la barre trop haut, et je cherchais la reconnaissance a l’extérieur. Je me suis mis a peindre la peur au ventre, pour plaire. Beaucoup d’énergie dépensée pour peu de résultat. J’ai fini par faire un burn-out, et par perdre le goût même de peindre. Un peu amer.
Si je ressors cette histoire aujourd’hui, c’est parce que je m’apprête à remontrer mon travail artistique en public (j’y reviens plus bas), et que je me trouve dans une situation similaire qu’il y a cinq ans, le besoins de m’élancer, alimenté par la peur, dos au mur (précarité).
Grâce a un gros travail intérieur, j’ai pu traverser les raisons de cette peur profonde. Celle d’avoir un idéal démesuré pour obtenir de la reconnaissance. Et où celle des autres ne suffisait jamais, puisque je ne pouvais pas accepter la mienne, et quête de celle d’un de mes parents. Dans mon logiciel de l’époque, demander de l’aide était une forme d’échec. Insatisfait en permanence, très seul.
Ce que j’en retire, et qui me semble dépasser mon cas : l’ego veut se réapproprier les belles choses pour briller. Il se glisse dans les beaux projets, les retourne doucement vers soi ; il en fait des miroirs. Alors que se mettre au service d’un projet plus grand que soi ne demande pas de disparaître ; ça demande d’arrêter de demander au projet de prouver notre valeur. Alors le projet cesse d’être un miroir, il redevient un chantier.
Et voilà le paradoxe qui me fait écrire ces lettres : il n’y a qu’en s’exposant qu’on peut voir son ego. L’atelier fermé le protège ; le chantier ouvert le met en pleine lumière, avec tout ce que ça remue.
Alors ces deux dernières semaines, j’ai pris cette épreuve de l’élan et de la peur comme une pratique, un projet d’escalade mesuré, et j’ai regardé ce que ça remuait.
Stratégie de lancements simultanés : petits pas et focus sur un projet
Ma stratégie pour cette période est d’avancer des petits pas parallèles sur les 5 lancements que j’aimerais faire dans cette période estivale (PRO, ART, FORMATION, PFE, CODEV, COM). Aussi, je met un focus sur l’un d’entre eux pour ne pas me disperser (cette semaine, la reprise du compte artistique, car l’infra sur instagram est déjà là, et que c’est une source de plaisir que je voudrais retrouver - mais ça ne s’est pas passé comme prévu !)
Comme mes intentions sont assez intenses, mes semaines le sont aussi ?
PRO, prospection (cf. le besoin de trouver des nouveaux clients, vendre une offre que j’ai construire, architecte conseil après l’achat d’un bien) : trois appels à des notaires que je repoussais depuis plus d’un mois. Trois appels, dix minutes : ça sort tout seul ; toute cette procrastination pour rien. (Mes emails de prospection, eux, ne marchaient vraiment pas ; on m’a même répondu que ça ressemblait à une arnaque.) Pas sûr que ça marche, j’hésite a passer par les leader du secteur pour la prospection archi (1k€/an pour 1M€ CA d’affaires apportées dans mon secteur). Chaud d’avoir vos retours si vous êtes passés par là !
PRO, négociation (cf : je suis pas terrible en négo, a chaque fois je me dévalorise et j’ai du mal aboutir une tractation) ; trois clients qui pour des raisons différentes hésitent a partir avec moi ; mais économiquement, j’ai pas le choix que de partir avec eux. Grâce a une préparation/jeu de rôle avec l’IA, ou je rejoue les points difficiles, j’arrive enfin a reformuler, garder une posture neutre, placer les arguments au bons moments, et a démêler la situation. J’ai compris le concept du « closing » qui me rebutait tant. Aider l’autre a passer d’une envie au passage a l’acte, en l’accompagnant a clarifier point par point ses bloquages. Actuellement, un contrat signé, un en phase de négociation encore, et l’autre incertain. Pfiou, apprentissage intense, et une petite victoire :) Hâte de mutualiser nos retours d’expérience en négociation !
CODEV (cf : le besoin d’entraide, coopération, navigation avec des pairs) Avec mon amie Estelle, on lance enfin le codev qu’on se promettait depuis plusieures semaines, au sein de notre commu d’entrepreneur·euses (non-archi). En une heure on lance ce que je repoussais depuis deux mois (création d’un groupe, message de lancement, rdv & design de facilitation). C’était ça la surprise et plus grande victoire de la semaine, un truc ou j’ai pas mis tant d’attention (et de peur) et ça c’est passé super fluidement, sans peur, avec des super retours ! On se tire vers le haut en s’écoutant, en prenant vraiment le temps de lancer nos projets respectifs. Merci aux affinités humaines et professionnelles <3
FORMATION (cf. le besoin de partager mes apprentissages pour sortir la tête de l’eau) Pour préparer le terrain pour ce lancement là, j’ai rassemblé mon histoire et les apprentissages que je veux partager. Côté réseaux, j’ajoute mes ancien·nes camarades de promo sur LinkedIn, un par un. Je pensais que ça serait tranquille, mais d’un coup la peur monte : ce sont de vrais humains, des gens qui m’ont connu en studio, et c’est à eux que je vais parler. C’est eux, mon public. Des gens qui me connaissent. Grosse remontée de peur du ridicule ; touchant et effrayant à la fois. J’ai continué quand même. Ahah vous pouvez même m’ajouter si vous le souhaitez.
ART (cf ; reprise des post instagram, raconter mon histoire là ou je l’ai arrêtée il y a quatre ans) Le lancement qui me stimule le plus, pour lequel j’ai construit une infrastructure très chouette pour faire des « batch » de création de post, et programmer leur envoi (hâte de vous en parler bientôt). J’ai rangé mes 20k photos, et co-construit un super outil. Je suis prêt. Plongeon a venir la semaine prochaine :)
COM’. Me remettre à partager des stories, doucement, en cherchant le plaisir d’abord. Le système de la médiathèque est là pour ça.
Reste le PFE, mon petit everest. Je me suis présenté a un appel a projet du ministère de la transition écologique, le programme « Bien lotis ! », tout pile le sujet de mon PFE. Mais je m’y suis pris tard, et l’agglo (Pau) et la commune (Lons-le-Saunier) qui étaient partantes pour se présenter avec moi se sont finalement désistées, délais trop courts - et sujet pas prioritaire non plus eux ? Snif, ça aurait été 3 années d’AMO et de travail assurées. Je repars sur mon plan A (a suivre).
Posées côte à côte, je vois la même peur sous trois costumes : être payé, être suivi, être aidé. Trois manières de quitter le siège confortable de celui qui donne, pour l’autre siège, exposé : celui qui reçoit ; un regard, une réponse, de la valeur, et qui dépend de l’autre dans une forme de vulnérabilité qui crée du lien, autant qu’elle est un peu inconfortable ?
Je ne suis pas devenu courageux d’un coup ; simplement, la peur, une fois traversée en thérapie pesait moins lourd, et l’organisation progressive, par petits pas, tout en me nourrissant de temps de reconnaissance au quotidien, m’aide beaucoup.
Pfiou
Et cette question : une fois que la peur est moins là, qu’est-ce qui reste ? Pas mal de détente, de clarté d’esprit, et d’énergie pour ma part.
Ce que j’en retire, concrètement
Pour celles et ceux qui ont leur propre saut à faire, les apprentissages de la quinzaine, nus :
- La peur se travaille en amont. Ce qui a débloqué ma semaine s’est passé loin de mon téléphone, en thérapie.
- Stratégie : un chemin/étapes par projet, et des actions concrètes, petites, réalisables, c’est une clef pour dégrossir une montagne. Puis un petit rituel de respiration avant de faire un truc qui fait peur, et me visualiser en train d’avoir du plaisir a le faire, ça m’a beaucoup beaucoup aidé.
- Le présentiel bat le distanciel, toujours. Négociation, emails de prospection, de l’écoute et de la reformulation, une posture neutre et transparente ; ça crée du lien, de la confiance.
- Le binôme de lancement. En attendant un groupe d’entraide, trouver la personne qui se lance aussi, à les mêmes intérêts, et se donner de vrais rendez-vous ou l’on a le temps de s’écouter ; c’est tout le pari de l’entraide (voir chantiers, plus bas).
La peur des autres (et désaccords féconds)
Un dernier sujet, car c’est la troisième fois que ça reviens vers moi : ces écrits créent de rejet/peur par mes pairs.
Depuis janvier, des ami·es m’ont partagé qu’ils désapprouvaient certains éléments de cet infolettre et ne souhaitaient plus la suivre, voir parfois même mettre de la distance dans notre amitié (motifs ; selon eux le manque de pudeur et d’humilité, trop long, l’usage de l’IA problématique, le « ton gourou », le fait que ce ne soit pas un mouvement collectif). Inconfortable a accueillir, mais apprenant et fertile de remise en questions et d’ajustements, et d’accueillir aussi l’autre dans son point de vue, sans le juger ni chercher a la/le convaincre.
Ce que j’en ai compris : l’exigence militante/intellectuelle/critique part d’un endroit bien intentionné. C’est une des conditions de la clarté d’esprit, un moteur réflexif, fin et puissant.
Pourtant, poussée en pureté, il paralyse.
Elle met une attente démesurée sur les gens qui devraient être nos allié·es, et qui deviennent nos cibles ;
Pendant ce temps, celles et ceux qui s’engagent vraiment finissent exp(l)osé·es, alors que nous ne sommes déjà pas assez. Je crois, et c’est contre-intuitif, que la pureté militante est une forme de perfectionnisme qui permet de ne pas agir ; et une forme d’individualisme aussi : se croire seul·e à pouvoir sauver le monde, ou seul·e à savoir comment. Et peut-être, plus intimement : juger celles et ceux qui agissent imparfaitement, c’est une manière de rester au sec ; agir, c’est accepter de se mouiller.
Ce n’est pas parce que je prends la parole que j’ai raison. Et si mes écrits vous créent de la friction, c’est que peut être vous même souhaitez prendre la parole. Et c’est souhaitable. On a besoin que des citoyens politisés le fassent. Encore plus des architectes professionnels. Et si c’est peut être du bruit au début, mais avec un peu de persévérance, c’est, j’en suis persuadé, émancipateur. Vous avez tout mon soutien, et je suis là pour en parler, pour celleux a qui je pourrais être utile.
Je n’écris pas ça de haut : je la connais de l’intérieur, c’est la même exigence qui m’a longtemps retenu de publier, de me lancer, de faire imparfait. Je n’ai pu y faire face qu’en m’y plongeant, faire alors face a de nombreuses contradictions, pour les traverser en même temps, dans ce chantier ouvert au public.
Pour info, sur l’IA, j’ai écrit où je me situe et je reste ouvert à en discuter.
Je me compromets avec des infrastructures problématiques, en conscience, c’est pour sortir la tête de l’eau ; d’autres font d’autres choix, tout aussi défendables. La question qui me semble féconde : plutôt que de se juger ; comment on construit des cercles vertueux de capacitation mutuelle ; comment on se rend mutuellement plus capables d’agir ?
Je n’ai pas de réponse propre. J’ai des amitiés auxquelles je tiens, un désaccord qui reste ouvert, et la conviction qu’un désaccord entre allié·es mérite mieux qu’une excommunication : un espace où l’on cherche d’abord à se comprendre, sans chercher à se convaincre.
Voilà pour la quinzaine ! Pfiouuu
Une question pour vous, la même que je me pose : qu’est-ce que vous repoussez depuis des mois, qui sortirait peut-être tout seul si vous n’aviez pas peur ? Répondez-moi, même en deux lignes ; ces retours nourrissent ces lettres. Et si vous avez déjà traversé ça, racontez-moi comment ; recevoir, ça s’apprend aussi, j’y travaille.
Merci de donner de la force avec votre présence et votre lecture. Bel été à vous ; hydratation, siestes et fêtes <3
PS méta : fidèle à la transparence du chantier ouvert, cette lettre suit ma tambouille en trois passes : un premier jet monté avec mes outils IA depuis mon journal de bord, une réécriture à la main des passages qui comptent, une relecture finale avant envoi. J’assume l’outil, j’ai écrit pourquoi. Ouvert a en discuter.
PS pratique : la boîte contact@trans-former.fr est réparée, par contre les emails que vous m’auriez écrit depuis avril se sont perdus :’(. Vous pouvez me les transférer de nouveau si vous voulez bien ?
Bien a vous,
Jules